POÈMES 1960 – 1977 |
UN TEMPS D'AMOUR ET DE VOYAGE ![]() Phalanstère de la poésie, Bruxelles, 1960 60 pages | La ville a des relents d’azur Et des hiéroglyphes aux eaux-fortes des façades Une faune d’archives Et des lames d’asphalte À n’en plus finir Un circuit ivre d’eau De lumière foraine Et de terre domestique Un long baiser d’argile aux châssis des fenêtres Et des veines d’acier À la coupe des murs « Quand
d’aventure, il m’arrive de relire les premiers poèmes de Michel Joiret,
je reste confondu par l’extraordinaire rapidité d’une évolution qui, en
moins de trois ans, devait le conduire des accents fort gratuits d’un
romantisme grandiloquent et ostentatoire à une prise de conscience
parfaitement lucide des véritables ressources de la poésie et à leur exploitation systématique et rationnelle. » Robert Montal, extrait de la préface | |
À force d’être songe Au bord d’un lac gelé On est chien par sa longe À jamais étranglé, On attend que se touchent Les deux rives du froid Et que l’éclat des bouches Fasse craquer les bois, On attend l’autre règne Aux Pâques du soleil Entre les clous qui saignent On cherche le sommeil Et seul dans sa boutique Aux ornières de vent A force d’être antique On est couleur de temps. | ![]() Préface de Jacques Belmans Illustration de Chantal Foccroulle Poésie des limites et limites de la poésie, collection Prisme, Pâturage, 1966 36 pages | |
QUARANTAINE ![]() Le Portulan Bruxelles, 1968 46 pages ![]() Prix de l'Athénée d'Ottignies 1982 (futur Prix Robert Goffin) Remis par Robert Goffin, président du jury | Moi je ne sais plus rien d’Ostende… Ce long voyage écrit pour deux Que nous consommons de guingois, Toi, dans le jour à luire, et moi, Dans la pipe éteinte des vieux, C’est le tabac des mêmes bouches Qui se prise entre deux hivers, L’espace jumeau des couverts À la table où l’on a fait souche, Qu’ai-je donc fait de mes patiences ? Dans quelle tour de hêtre gris La crécelle des oiseaux pris Au piège de mon passé danse ? Ma voile ravaude ses pans Et la serpe entre les barreaux Du temps me taille entre les mots Comme un outil sans argument, L’ortie a crevé le ciel blanc Et mes échardes de soleil Me ramènent comme l’abeille À la ruche pourrie des ans, Ce long voyage écrit pour rien Force ma porte au fil des jours Et la mort s’essaie à rebours Au jeu des feuilles et des chiens… « La quarantaine » est la mise à l'écart des équipages de navires ou de poètes qui se souviennent. Michel Joiret. revenu d'un voyage en Tunisie, mêle dans son recueil les sonorités éclatantes d'une terre de soleil à la grisaille dense des paysages de la mer du Nord. On sent en Michel Joiret un poète à maturité lente qui compose, avec ses rythmes et les sonorités martelées du huitain, te curieux échange du vent de la mer et des versets du muezzin. Un très beau volume à lire. Pages de nostalgies sans doute, mais aussi livre de sable, de sel et d'espérance. Le Soir. Depuis les premiers ouvrages (…), la poésie de Michel JOIRET a gagné en vigueur et en simplicité. Le titre signifiant du recueil en souligne l'idée directrice : le sentiment (déjà présent dans les livres antérieurs) d'une profonde déréliction, d'une solitude que ni l'amour ni l'amitié n'amvent à combler totalement. Toutefois, un séjour prolongé en Tunisie, dont les premiers échos retentissaient déjà dans L'autre règne et dans La cité des feuilles, ont permis à JOIRET de renouveler son imagerie personnelle et d'enrichir encore un lexique déjà riche et varié Mais, à côté des évocations africaines (« cent oliviers, Béchir, pour ta sœur Hassnia... »), on retrouve les paysages familiers qui bercèrent l'adolescence du poète (Bruxelles, la mer, Ostende), ainsi que les auteurs élus, Rimbaud, Gide, Éluard, Ghelderode. En dépit de ces références culturelles, la poésie de Michel JOIRET s'impose d'emblée par sa sincérité, une mélancolie douce-amère, à laquelle les vers de six ou de huit pieds enlèvent toute em phase et toute pesanteur Robert Frickx in: Cent auteurs. | |
Brûlent avec la paille Des quignons de chair vive, Il n’est d’homme qui vaille Son poids d’enfance vive, Les fillettes reprisent À grands coupe de cadran La cœur sous la chemise Où je marquais le temps, Sous des lunettes noires Que le soleil s’écrive Et qu’il se puisse voir Assez pour qu’on en vive, C’est qu’il faut bien que trotte Dans un bureau glacé Le limon sous les bottes D'une course arrêtée, Que l’on saigne de l’os Quand la chair ne peut plus Et que l’éclat des noces Du temps nous soit rendu, Laissons battre des ailes Les oiseaux interdits, La faute incombe au ciel De n’être pas d’ici. | VIVIER ![]() Autoédition Bruxelles, 1970 28 pages Prix des Rendez-vous de fil en aiguille | |
LE NORD AU FRONT ![]() Le Portulan Bruxelles, 1972 56 pages | Les chats dont j‘ai peuplé Mes lambris d ’horizon Quand ma porte aux tessons D’oubli s’était fermée, Je les caresserais Dans un panier d’argile Pour le g este tranquille Du présent qu’ils ont fait. * Ouvre la tête d’un Pierrot Où les fusains du ciel bavardent Dans chaque mémoire bouffarde Saliveront de vieux mégots Il n’y a plus de sentinelle Dans la guérite des sapins Et c’est au rhum des pharisiens Que nous devrons flamber Noël Cette année les Pierrots lunaires Montent dans les chambres d’enfant Ainsi que la poésie dans Les cartouches d’Apollinaire Si
Michel Joiret fut enseignant en Tunisie, il garde « Le Nord au
front » ainsi que son plus récent recueil de poèmes nous l'apprend. Cet ancien élève de Robert Montal, avec « Le Nord au Front, semble dériver vers quelque pays plus doux que ceux où il a débarqué auparavant. Gaston Godfrin, avec un remarquable souci de l'expression, a défini Michel Joiret comme le « poète de la méprise de vie », mettant en exergue ses qualités : richesse des images, secret des correspondances, audace et tonicité… La Dernière Heure. | |
| J’ai l’impression de m’être endormi Au fond d’une barque Et qu’à mon insu cette barque s’éloigne De la rive Chaque jour qui vient m’écarte davantage De la côte, Je crains le matin Qui m’ôtera l’envie de retourner là-bas Où j’aurai cessé de vivre D’avoir vécu parmi vous… * Province Des jardins en tiroir dans la commode verte, Des rideaux fatigués sur une tête ovale, Le journal en fronton sur l’accoudoir des chaises, Province Mille fois retournée l’herbe d’une chambre vide Province Des livres marcottés, paginés et piqués Pour d’improbables juillets sous la lampe, Province L’enfant naît habillé. Son menton de rhubarbe Attend bientôt la honte chaude d’une langue à fouiller Province Et puis des cuivres et des bois jusqu’à la cire du vaisselier, | CHAMBRE SOURDE ![]() Fagne Bruxelles, 1976 24 pages | |
À l'allure souvent descriptive des recueils antérieurs, qui faisaient la pan assez large au pittoresque, succède, avec Souffleur de cendre, une poésie d'introspection où l'on relève surtout, à côté de l'obsession de l'aliénation, omniprésente chez JOIRET, une recherche opiniâtre de l'identité perdue ou menacée : « Peut-être en marchant vers le soir / Arriverai-je à être moi ». Cette hantise de l'identité profonde se traduit fréquemment par l'image du cercle, qui symbolise le retour aux origines, à l'enfance, à la vie matricielle. On en trouve encore plusieurs occurrences dans Maître silence, où les poèmes en vers libres ou réguliers alternent avec la prose poétique, déjà présente dans Chambre sourde. Eros et Thanatos sont les deux pôles d'une dialectique littéraire qui se résout, en définitive, dans une acception conditionnelle de l'existence. C'est ce qui explique sans doute, dans la poésie de JOIRET, ces allusions fréquentes au règne minéral et ce constant besoin de s'identifier à la matière « Ce mal d'être le bois ciré / D'une commode sans écharde » Robert Frickx in: Cent auteurs. | ||